L’ANGE GARDIEN

« L’Ange gardien » récit autobiographique

 

Biographie, l'ange gardien

D’après le manuscrit de Nadine, ce livre a été réalisé en trois mois.

L’ANGE GARDIEN relate le parcours d’une femme qui dès son plus jeune âge est confrontée à la maladie…Elle en fera la source de sa vie et deviendra Auxiliaire de Vie… Chaque malade, chaque handicapé, chaque personne déficiente devient l’objet de sa compassion, de ses soins, de son amour. Ce récit illustre combien ce métier apporte de joie tant à celui qui donne qu’à celui qui reçoit … Sur fond de malheur et d’épreuves douloureuses, l’histoire de l’Ange gardien est une formidable leçon de vie.

Auxiliaire de vie, Récit de vieNadine Cauwenberg, auteur autodidacte s’est donné le défi d’écrire l’histoire de sa vie.

 » Très jeune le destin m’a projetée vers une seule vocation: celle d’aider. Je ne choisis pas les personnes, on guide mon chemin vers les plus fragiles ou et parvenues au crépuscule de leur vie. Au-delà de mon savoir, je m’anime quand je donne de l’espoir. Avec mon sourire, mon écoute, mes mots et mes gestes, je tente d’apaiser ceux qui entrevoient l’éclat funeste de leur âme sur l’épée de Damoclès. Ce récit illustre à quel point ce sacerdoce donne un sens à ma vie. »

EXTRAITS DU LIVRE « L’ANGE GARDIEN »

Les corons

C’est l’histoire d’une petite fille qui vivait dans le Nord-Pas de Calais, en haut de la France. Là-bas, dans les corons, les maisons sont alignées l’une contre l’autre, de même style, avec devant un petit jardin fleuri et derrière un potager, des dépendances pour le rangement des outils et un poulailler pour se nourrir. Les corons se situent près de la mine, appelée encore la fosse, avec un numéro pour indiquer les bassins miniers et le secteur géographique de la région.
Il y a, évidemment, les immenses terrils, énormes monts de terre et de gravats, récupérés du fond des entrailles de la terre, remontés avec de gigantesques tapis roulants sur lesquels les mineurs déposaient, avec des pelles, le résidu minier. Il était ensuite emporté par des chevaux de trait, harnachés aux charrues, puis plus tard par des camions qui, à force de déverser leur chargement toujours au même endroit, formaient des montagnes énormes: les terrils. Les habitants des corons formaient une grande famille. Les hommes étaient appelés les mineurs de fond ou les gueules noires, en rapport au travail passé au fond des tunnels, à plusieurs mètres sous terre. Les ouvriers remontaient méconnaissables, on ne voyait plus que leurs yeux rouges, cernés d’un contour blanc, le reste du visage étant couvert de poussière noire.

Mes frères et moi nous partageons tous les jours, le ménage, les repas, et les courses, après l’école. Dans ces conditions, il n’est donc pas évident de faire les devoirs en rentrant. Mon père fatigué de sa journée et inquiet de la santé de maman, ne peut pas nous surveiller et gérer tout cela. Mes grands-parents ne peuvent pas non plus nous aider dans les devoirs et les leçons à apprendre car, immigrants polonais, ils parlent le français mais ne savent que très peu l’écrire et le lire. Le grand-père étant malade, il fait de son mieux pour nous aider et ma grand-mère a assez d’occupation avec son mari à soigner et assurer son ménage de leur domicile pour se charger en plus de notre scolarité.
Ils sont arrivés en France quand la France manquait de main d’oeuvre dans les usines et l’industrie minière. Voilà pourquoi les Français font appel à des immigrés, pour venir travailler avec leur famille et s’y installer pour vivre.

Une vocation d’aide depuis l’enfance

Alors que je n’ai que 8 ans, tous les matins, je lui prépare son traitement, beaucoup de médicaments contenus dans cet énorme pilulier qui est rempli dès son petit-déjeuner, veillant à ce qu’il soit placé sur le côté de la table de cuisine où elle mange habituellement. Puis je l’aide à se laver et à s’habiller: c’est pendant cette période que j’apprends à mettre un corset et ce n’est pas évident avec mes petites mains d’enfant. Il faut prendre les ficelles et tirer pour bien compresser, faire la cocarde, tout ça sans lâcher prise. Mais avec de la patience et son aide, au final je m’en sors plutôt bien.

Je me remets au travail auprès de mon père pour effectuer de gros travaux dans le jardin: un mur de séparation qui doit empêcher que l’herbe du terrain de voisin ne se propage sur notre parcelle. Me voilà donc à casser des cailloux avec un marteau et les réduire pour le mélanger au sable et au ciment, nécessaires à la fabrication du béton. Je dois ensuite l’emporter avec la brouette jusqu’au fond du jardin, dans la terre boueuse et le déverser au sol pour faire les fondations, indispensables pour monter le mur de parpaings. Pour finir, nous fixons un grillage sur le dessus du mur. Quel travail énorme pour moi et mes petits bras! Mon père est content de me revoir mais surtout que je l’aide car mes frères ne tiennent pas à s’occuper de ces travaux. Ils s’arrangent pour sortir en cachette, pour rejoindre leurs copains. Cela leur arrive souvent de fuguer comme ça et de rentrer très tard pour ne rien avoir à faire. Je trouve que ce n’est pas sympa de leur part de laisser leur père seul face à ce lourd travail d’aménagement. Ils sont à l’âge adolescent! Les jours passent, nous sommes en âge de comprendre, de réfléchir aux choses de la vie. Mes frères sortent de plus en plus souvent et c’est moi qui dois finir seule le travail, avant de sortir pour éviter que mon père soit mécontent quand il rentre le soir. En ce temps là, pour une fille, sortir seule n’était pas facile: c’était strict. On craignait qu’il leur arrive des ennuis. Jusqu’à 16 ans, je devais toujours être accompagnée et dire où j’allais. Plus tard, j’avais davantage de liberté.

Mais dans l’ensemble, Je m’en sors bien et j’aime aider mon père. Outre de faire du béton, je peins les murs extérieurs et intérieurs, je pose de la tapisserie, je fais le jardin, bêchant, retournant la terre, désherbant, cueillant les fruits, récoltant les légumes, je m’occupe des lapins à qui j’apporte de la luzerne et des pissenlits. Je change la paille de la litière des animaux et récupère celle qui est souillée. Ce sera du fumier qui sert d’engrais naturel au jardin et ainsi avoir de beaux légumes, à récolter, puis se régaler. Je ramasse aussi des pommes de terre dans les champs du voisin après avoir passé la trieuse car il reste toujours sur la terre des pommes de terre abimées ou trop petites pour être vendues.

La compagnie des mineurs donnait des bons pour le charbon. L’hiver glacial du Nord obligeait les familles à rentrer le charbon deux ou trois fois dans l’année. Le livreur livrait le charbon à domicile: il bennait souvent sur les trottoirs car son camion était trop large pour entrer dans la cour des maisons et repartait aussitôt. Il fallait donc se dépêcher de le ramasser parce que les petits enfants et les parents passaient sur le trottoir, pour aller à l’école qui se trouvait près de chez nous et c’était dangereux, pour la circulation.

Avec la brouette, je me chargeais de rentrer le charbon et le bois de mes grands-parents, qui se trouvaient sur le trottoir. C’était le plus gros travail à faire avant les hivers rudes. Mais finalement, j’aimais le faire, j’étais toute jeune, pleine d’énergie et en plus de ça, j’étais costaud. Mon père ne pouvait pas tout faire, il n’avait pas quatre bras, comme on dit ! Il avait besoin d’aide surtout pour les gros travaux car n’ayant qu’un seul salaire, faute de moyens, il faisait beaucoup de choses lui même sans passer par des artisans, faute de moyens. Il se débrouillait pour nourrir tout son petit monde et leur faire plaisir ou offrir des cadeaux en plus, c’était impossible.   Voilà ce que j’ai vécu dans mon enfance: peu de liberté, peu de sorties mais une éducation enrichissante pour mon avenir de femme.

Le métier Auxiliaire à domicile

Le jour J arrive. Je me rends au rendez-vous, devant le domicile de l’adhérent, où ma collègue m’attend pour me présenter auprès de la personne concernée. C’est un homme d’un certain âge, très gentil et souriant. Les présentations sont vite faites. Le travail peut commencer: la préparation du matériel puis la toilette dans le lit. Timide, avec pudeur, je la regarde dérouler les gestes professionnels. Moi, stupéfaite de voir un homme nu devant moi, je regarde sans rien dire, rouge, sans doute, ma collègue pour qui cela semble naturel. Après cette première expérience saisissante, pendant toute la journée, nous enchaînons les visites dans plusieurs autres maisons. Ma journée terminée, je rentre chez moi et je comprends que je suis faite pour ce travail.

 

La formation vers le monde de l’Handicap

Puis un jour, on m’explique que des formations sont prévues pour les auxiliaires de vie afin de se perfectionner dans le métier, de se familiariser avec le matériel et d’apprendre les gestes et les postures adéquates. Vous pensez bien que je suis la première à poser ma candidature sur la feuille d’inscription car j’en veux plus que tout, pour m’améliorer encore et encore. Les thèmes proposés sont: le soutien à l’autonomie, la méthode de travail, les gestes et postures, le comportement face à l’handicap, l’utilisation optimale du matériel pour chaque personne et les produits nouveaux sur le marché de l’handicap ainsi qu’une réflexion sur le deuil parce que malheureusement, nous y sommes aussi confrontées. La liste est longue et pour chaque session de formation nous sommes informées des dates et des thèmes proposés. Je les fais toutes, sans exception. L’ambiance est bonne, nous faisons des groupes pour mieux nous connaître et nous apprécier dans notre travail. J’apprends beaucoup sur les méthodes à employer et comment me débrouiller seule face à chaque situation.

J’ai toujours envie de donner plus, d’apporter mon aide à des gens qui n’ont plus d’espoir, de leur redonner l’envie de vivre. Je pense que je suis là pour leur permettre de vivre comme toute autre personne.

Certaines de ces personnes ont eu les membres arrachés dans des accidents de la route et dans l’exercice d’un métier dangereux. Il y a ceux qui restent handicapés après un accident cérébral vasculaire, une hémiplégie du côté droit ou gauche ou bien encore ceux qui sont paraplégiques, le bassin et les membres inférieurs inertes. Ils ne ressentent plus rien à ce niveau, tout est mort, sans aucune sensation de douleur, leur sexualité est limitée et l’évacuation des organes ne se fait plus naturellement. Pourtant ils sont bien là, vivants avec malgré tout l’envie de vivre, ils n’ont rien demandé, ça leur est arrivé bêtement ou par négligence. Certains sont amputés de leurs membres quelquefois remplacés par des prothèses en plastique, comme des robots.

Le plus dur, ce sont les enfants que je côtoie lors d’un stage dans une structure pour jeunes enfants handicapés. Des petits bouts, ignorant tout de la vie, n’ayant rien demandé et venus au monde avec un handicap. Certains ont le squelette tordu ou bien un membre qui n’évolue pas ou ne fonctionne pas normalement. Je suis impressionnée de voir tous ces enfants recouverts de ferraille, avec des vis sur tout le corps ou partiellement. Tous les jours, matin et soir, on doit les tourner un quart de tour pour le réglage des corsets qui emprisonnent leurs petits corps qui n’est pas encore développé. Cet attirail de fer sert à rectifier le désagrément de la nature qui n’a pas fait les choses correctement. Ils n’en souffrent pas, bien au contraire, ça les soulage. Certains des enfants s’en sortent assez bien mais pour d’autres c’est plus dur. Cela n’est pas normal, la vie est mal faite pour certaines personnes qui ne méritent pas ce calvaire.

Un triste constat sur la place de l’handicap dans notre société

 

Ce monde qui leur est hostile, dans la rue, dans les transports, dans les magasins, dans toutes les situations quotidiennes pour lesquelles nous ne faisons plus attention car pour nous elles sont faciles à gérer. Pour eux, c’est une autre histoire, ils doivent se confronter chaque jour aux obstacles qui les empêchent d’accéder aux magasins, aux banques…Rien n’est fait ou si peu, même si les villes commencent tout juste à faire des aménagements urbains et les grandes administrations à se préoccuper des accès en faveur des handicapés.   Les constructeurs automobiles proposent eux aussi des solutions mais cela est très onéreux. Toutes ces transformations coûtent très cher à la société et c’est sans doute pourquoi l’évolution est si lente.

Certaines personnes se retrouvent seules, sans personne pour les aider, à qui parler quand nous ne pouvons pas passer à leur domicile. Celles là n’ont que nous comme présence dans la journée, aucune autre visite par ailleurs. Quelquefois c’est un divorce qui est à l’origine de la situation: la famille se détruit, se déchire car après un accident l’ handicap de celui ou celle qu’on aime est dur à accepter. Il y a aussi les enfants qui n’acceptent plus le parent handicapé, par honte du regard des gens. Certains des handicapés dont je m’occupe, se retrouvent dans une déchéance totale où il se laisse aller à l’alcoolisme, la drogue et n’ont plus envie de manger espérant peut-être partir pour un monde meilleur. Pour nous, les auxiliaires de vie, il n’est pas facile tous les jours de voir leur souffrance. Mais il faut les persuader que la vie mérite d’être vécue, qu’il faut se battre contre tous les obstacles dressés sur la route de chaque être humain.

Il faut déployer beaucoup de travail et avoir une grande approche psychologique pour les personnes les plus fragiles. Dans certains cas, nous aussi nous faisons appel aux psychologues quand certaines craquent face à des comportements, des gestes ou des paroles blessantes de la part des gens que nous aidons. Il faut apprendre à les supporter au quotidien quand par ailleurs nous avons nous aussi nos problèmes familiaux. Nous ne sommes pas toujours disponibles pour écouter les sornettes des gens, même si on le regrette. Dans notre métier nous ne pouvons pas nous permettre de montrer de la faiblesse ou trop de gentillesse. Il faut savoir garder de la distance pour ne pas tout mélanger sinon cela deviendrait vite ingérable. Nous avons la confiance des adhérents grâce à notre discrétion et à notre professionnalisme: nous gardons les clés de leur domicile et pouvons entrer même s’ils sont absents à l’heure convenue sur le planning ou pour ouvrir la porte le matin de bonne heure et les sortir du lit. Cela survient surtout avec les étudiants que nous devons réveiller sans brutalité tandis que le taxi les attend pour les emmener au lycée, pour qu’il soit à l’heure. C’est aussi de notre responsabilité de veiller à ce que le timing soit respecté pour que chaque transport s’effectue en respectant les horaires de chacun. Cela nous arrive également de ne pas pouvoir ouvrir la porte de l’appartement, le plus souvent ceux des hommes, parce ce qu’ils sont allongés derrière, bloquant l’entrée. Ils tombent et s’endorment soit par manque de vigilance ou tout simplement parce qu’ils ont abusé de l’alcool la veille. Dans ces cas là, nous appelons les pompiers pour qu’ils nous donnent un coup de main et qu’ils s’assurent qu’ils ne se sont rien cassés dans leur chute. Dans le doute quelquefois, ils partent à l’hôpital pour faire une radio. Il y a aussi ceux qui, malheureusement, meurent seuls dans leur sommeil et c’est la surprise en arrivant chez eux le matin. Là ça fait mal, on se retrouve impuissante face à la mort, sous le choc. Il faut alors prévenir les services d’urgence et la famille, s’il y en a une. Mais beaucoup d’entre eux vivent seuls, perdus dans leurs quatre murs.

Heureusement, les stages nous sont utiles pour nous préparer à la mort et pour savoir comment gérer les relations avec la famille en cas de décès. Après ça, il faut pouvoir continuer notre travail avec les autres, ceux qui restent et qui ont besoin de nous. La vie continue. Dans mon métier j’ai rencontré beaucoup de personnes de toutes classes sociales, chacune avec sa vie privée qu’il faut avant tout respecter en toute et discrétion.

 Du drame à la belle histoire.

 

Un jour, j’ai à m’occuper d’une superbe jeune fille de vingt-deux ans. Elle avait été accidentée en sortant d’une boîte de nuit. Ses amis et elle avaient un taux d’alcoolémie élevé quand ils se sont pris un arbre sur le chemin du retour. Paraplégie, fauteuil roulant, aucune sensibilité dans les membres inférieurs pour se sentir vivre dans ses occupations quotidiennes. Sa vie est gâchée pour une bêtise, le temps d’une seconde d’inattention sur la route. Elle s’enfonce dans le trou noir de la déprime et ne veut plus se battre. Les auxiliaires de vie, la famille et les psychologues, à tour de rôle, essayent de la stabiliser moralement. Un sacré travail, mais avec professionnalisme, nous arrivons à lui faire affronter son quotidien avec des hauts et des bas. Les mois passent et le prince charmant arrive: un copain lui rend visite et l’aide dans ses tâches quotidiennes quand nous ne passons pas. Il vient de plus en plus souvent. Quelque chose se noue entre eux, ça se sent, leurs yeux brillent de mille façons. Et le jour béni survient à l’annonce du mariage. Tout le monde est heureux pour elle. Elle a trouvé l’amour, l’âme sœur, malgré son handicap.

La mort, notre quotidien

Un matin, comme tous les jours, Henri est sur le seuil de sa porte. Aujourd’hui il semble énervé et je comprends immédiatement qu’il y a du nouveau. Je me précipite au chevet de Paula et constate qu’elle ne va vraiment pas bien. J’appelle son fils et les urgences qui viennent dans la foulée. Le diagnostic est mauvais le coeur s’affaiblit rapidement et le médecin nous dit que c’est bientôt la fin, qu’il n’y a rien à faire, qu’à attendre qu’elle s’éteigne doucement. C’est un choc terrible pour nous car même si nous savons qu’elle décline, nous ne pensions pas à une fin si brutale et si rapide. Le médecin repart impuissant pour la sauver et me fait signe de l’accompagner dehors pour me parler: « C’est une question d’heures voire de minutes me confie-t-il ». Je rentre et prends la dame dans mes bras, elle respire encore mais avec beaucoup de difficultés. Henri préfère sortir pour ne pas la voir partir. Nous avions discuté de ce moment ensemble et il est résolu à ne pas assister au décès de sa femme. Moi, je la tiens et subitement elle ouvre les yeux et me regarde, puis plus rien, elle a cessé de respirer. Paula a sans doute attendu mon arrivée pour me dire au revoir. Je ne sais plus quoi faire et dire face à cette situation… je n’avais jamais encore vécu cela sur mon lieu de travail, quelqu’un partir dans mes bras.

Je la repose délicatement et appelle son Henri qui est toujours dehors. En me voyant venir vers lui les larmes aux yeux il comprend que c’est fini pour elle. Le pauvre, les yeux mouillés, rentre et embrasse sa femme pour lui dire au revoir à jamais. Je rappelle le fils qui n’a pas eu le temps d’arriver pour lui annoncer la mort de sa mère et prévient aussi le docteur. Elle est partie à une vitesse foudroyante mais dans le calme.

Côtoyer quotidiennement maladie et mort

Les mois défilent et j’emmagasine toujours plus de connaissances et d’heures aussi! Bientôt, l’association prend en charge de très jeunes enfants et leurs parents dont il faut soulager la détresse d’avoir à vivre l’handicap de leur bébé. Pendant le temps de notre présence à leurs côtés, ils sont rassurés et se sentent plus libres de vaquer à leurs occupations: ils peuvent se reposer, faire des courses ou tout simplement se soucier d’eux mêmes. Nous travaillons en binôme avec les kinés et les infirmières pendant certains soins donnés aux enfants: aider au change, préparer le matériel, travailler avec des appareils électriques qu’il faut manipuler avec précaution, pour ne pas faire mal à ces petits bouts de chou. Certains enfants sont si fragiles, si faibles qu’ils ont du mal à supporter cette contrainte atroce. Par moments, suite à des problèmes de déglutition, nous devons aspirer les glaires, pris au fond de la gorge, avec un tuyau, ne pouvant pas les cracher par eux-mêmes. Ils risquent de s’étrangler et le manque d’air peut les conduire à la mort. Il faut avoir du cran, du sang-froid pour ce genre d’action et les gestes doivent être bien précis. Tout le monde ne peut pas le faire: il faut être habile de ses deux mains, ne surtout pas paniquer, réagir vite devant tout danger.

Les enfants vivent dans un cocon de protection, entourés des parents, de toute l’équipe soignante et des auxiliaires de vie. Nous travaillons main dans la main, une bonne équipe prête pour toute intervention sur l’enfant 24 heures sur 24. Il est vital de répondre à toutes les demandes de ces personnes et de ne surtout pas les laisser seuls, livrées à la solitude et à leurs problèmes. Quelquefois on voit des rémissions et d’autres fois la maladie s’aggrave. Nous étions tous dans l’attente, comptant les jours, les mois. C’est dur surtout que les parents ont toujours l’espoir qu’il y aura un miracle pour prolonger leur vie.

Un jour, l’un d’eux part en urgence à l’hôpital, gravement malade, il tombe dans un coma profond. C’est la dernière fois, que nous l’avons vue. Quelque temps après son hospitalisation les parents nous annoncent le décès de leur enfant. Nous sommes abasourdis de cette nouvelle et c’est un choc pour toute l’équipe qui l’entourait. Il n’avait que huit ans, handicapé de naissance, il n’avait jamais vécu comme les autres enfants. Il ne s’en était même pas aperçu d’ailleurs, un petit être vivant, sorti du ventre de sa mère. Il y a toujours une lueur d’espoir dans les yeux des parents. La vie est parfois injuste. Malheureusement, il faut continuer notre mission, aller de l’avant, dans d’autres familles ayant besoin de nos services.

Une page se tourne et d’autres commencent avec à chaque fois une autre histoire à vivre. Ce qui me plaît dans mon métier, c’est que l’amour dans l’aide à la personne est un sentiment très fort. Nous touchons toutes les classes sociales de la société: les riches comme les pauvres, les instruits comme les illettrés. Mes à mes yeux, cela ne change rien à mon engagement. J’aide chacun de la même façon et je transmets ma passion avec les mêmes valeurs.

L’ange gardien donne amour et paix

Le lendemain matin un coup de téléphone de l’hôpital me réveille et m’annonce le décès de Madame. Malgré le fait de savoir que cela allait arriver, j’accuse le choc, les paroles restent dures à entendre… mais hélas, c’est la destinée et au moins elle a fini de souffrir. Me ressaisissant, je demande si son fils est prévenu du décès de sa mère. L’infirmière me dit que non, qu’elle trouve normal de me prévenir en premier, au regard de mon soutien et de ma présence quotidienne auprès d’elle. Je la remercie lui disant que j’informerai moi-même son fils, que c’est plus simple. J’appelle immédiatement M avant qu’il parte au lycée. Mes paroles sont directes car auparavant, il m’avait demandé de le prévenir quand cela arriverait. Je lui donne rendez-vous à son domicile pour, ensemble, aller voir sa mère car il a peur de la voir morte. Pendant le trajet, je lui résume ce qui s’est passé la veille dans sa chambre. Arrivés dans la chambre funéraire de l’hôpital, je l’attends dans le couloir pour qu’il reste seul avec sa mère et qu’il fasse ce qu’il a à accomplir en privé. Puis les infirmières demandent qu’on fournisse les vêtements pour le dernier voyage et pour la présenter aux gens qui veulent la voir pour la dernière fois.

Alors que nous sommes prêts à partir, nous sommes appelés dans le bureau des infirmières. Elles nous remettent une enveloppe avec une lettre à l’intérieur qui avait été dictée par sa mère, la veille au soir, quelques minutes avant son décès, Ce sont ses dernières volontés avec une phrase pour moi par laquelle elle me remerciait pour tout ce que je lui avais apporté, pour tout l’amour que je lui avais donné et pour tout le temps que j’avais passé auprès d’elle. Et à côté de la signature, était inscrit « à mon ange gardien ». Ce jour là, je choisis que dorénavant ces deux mots me suivront toute ma vie où que j’aille et quoique je fasse dans mon métier d’auxiliaire de vie.

Une mission

Comme je vous le rappelle depuis mon jeune âge je me suis dévouée à ma famille et ensuite envers des gens en me mettant toujours au service de leurs besoins. Je pense que pour toute ma vie ma mission est d’oeuvrer à aider les gens. J’aime le contact et ma volonté est de donner tout ce que j’ai. Mais je reçois autant de la part des gens: de l’amour, de la tendresse, du bonheur de les voire souriants, de la joie de vivre et même si les douleurs, la maladie telle une épée Damoclès sont au-dessus de leur tête, il y a toujours un semblant de bonheur en chacun de nous. Et quand ces moments sont là ces minutes précieuses ne s’oublient jamais.

Le livre

Au fur et à mesure de l’écriture de ce livre, j’ai réalisé combien je me suis engagée humainement auprès des personnes en difficulté, j’ai pris conscience que sans doute quelquefois, je suis allée au delà de ce qu’on peut attendre d’une auxiliaire de vie. Mais dans tous les métiers d’aide à la personne, on approche l’intimité des gens au plus près, parfois même, bien plus loin que les proches.

Dans chacune des formations que j’ai faites, dans les réunions auxquelles j’ai participé, on nous met en garde pour préserver de la distance avec les personnes dont nous nous chargeons…la fameuse distance pour éviter le transfert et pour de ne pas trop s’attacher, pour ne pas avoir le syndrome de la perte quand il partent… J’ai toujours pensé qu’effectivement il y a un danger quand les personnes font ce métier sans prendre garde de ne rien à attendre d’autre que d’aider, de soigner, de veiller au confort de leurs usagers.

Avant tout, le métier d’auxiliaire de vie est d’abord d’ avoir de la sincérité, de la confiance, du respect des autres et de soi-même, nous ne faisons rien pour recevoir quelque chose d’une personne dans le désespoir, dans la faiblesse.

Mais s’interdire de fabriquer des limites est primordial pour répondre aux besoins immenses des personnes qui, dans bien des cas demandent de l’amour et de la compassion en plus des soins prodigués, essentiels à leur confort et leur bien être.

Oui j’ai reçu parce que je n’attendais rien….