Pieds nus dans la neige

biographie

« Pieds nus dans la neige » Biographie réalisée avec Denise.

Un récit de vie réalisé avec Denise qui au fil des pages retracent les difficultés qu’elle a vécu de ne pas avoir été aimé par sa mère. La disparition prématurée de celle-ci l’entraînera vers une descente aux enfers qu’elle décrit avec lucidité et courage.

EXTRAITS DU LIVRE

Toute personne a son histoire, une vie, des évènements qui la construisent mais elle n’a pas nécessairement envie de la raconter, d’en faire un récit particulier.
Personnellement, je suis dans ma 72ème année et je pense que mon histoire particulière (sans doute peu originale malheureusement) m’a, dans tous les cas, laissé des traces indélébiles, marquées au fer rouge.
Ces souvenirs d’enfance m’ont à tout jamais changée en une personne angoissée, craintive avec une tendance à la tristesse.

Dès sa naissance, elle se révéla rapidement incapable d’élever un enfant, avec un évident manquement à tout sentiment maternel. Mon frère devait être né en 41 et son enfant était encore au sein quand elle décida de se porter travailleuse volontaire pour l’Allemagne. Mon père reussit à faire échouer son projet. Il disait souvent qu’il lui avait sauvé la vie car l’usine où elle devait aller fut bombardée.

Toujours est-t-il que cela devait se passer très mal pour l’éducation de mon frère car une personne, déjà âgée dans l’entourage de mon père, lui demanda si elle pouvait s’occuper de l’enfant. Plus tard d’ailleurs, ce fut le fils de cette dame qui adopta « officieusement » mon frère.

Et en 43, ce fut ma naissance!! Puis deux années après moi ma petite soeur a rejoint la fratrie. Comment s’est passé ma petite enfance, c’est flou… Je crois avoir été chez des nourrices…
Dans cette autre maison, pour entrer dans la grande pièce qui faisait office de cuisine et de chambre à coucher, il fallait passer un perron de quelques marches. Le grand-père semblait y passer sa vie. Il tenait sur ses genoux ses pauvres mains, auxqu’elles il manquait deux ou trois doigts. C’était un peu effrayant pour les deux petites filles que nous étions, ma soeur et moi.

Nous nous sentions dans une prison, vivant avec deux vieux. L’homme était moins méchant…peut-être? Toujours est-il qu’il nous attendait après l’école, sur le perron et dès que nous arrivions, il ne pouvait s’empêcher de nous donner des coups de canne – comme il pouvait avec ses mains atrophiées – pour nous voir trébucher sur les marches en ciment!! Il faut dire que bien souvent nous parvenions à éviter le bâton!! Mais dans la maison c’était tout autre chose qui nous attendait: c’était la vieille.

Il fallait repérer si elle avait sa tête des mauvais jours ou sa tête des jours pas trop mauvais!!! Une subtilité que j’ai fini par comprendre après m’être étonnée de la voir souvent la bouteille de vin rouge aux lèvres… Cette femme était alcoolique.

N’étant qu’une petite fille, je ne pouvais savoir les conséquences qu’entraînaient le fait d’absorber autant de vin, je ne pouvais que constater le changement d’humeur entre le matin et le soir. Cela se traduisait par une ambiance détestable. Elle nous regardait de sa moue disgracieuse, roulant ses lèvres de haut en bas, c’était vraiment laid et c’était le signe qu’on ne pouvait rien faire, ni rien dire: quel ennui!

Mais trop souvent, le soir venu, alors qu’il faisait nuit et que nous étions dans notre lit – un pauvre lit d’une place à nous partager ma soeur et moi dans lequel ma soeur faisait pipi toutes les nuits sans que les draps ne soient changés régulièrement… passons – on entendait les deux vieux, juste à côté de nous, qui se mettaient à crier, à hurler l’un contre l’autre et à se jeter de vilains mots à la figure. On savait intuitivement que c’était des injures même si on n’en comprenait pas toujours le sens. Encore aujourd’hui, je ne pourrais les répéter et de toute ma vie je n’ai pu les prononcer tant cela me semblait odieux.
Mais le plus grave, c’est qu’elle nous tirait de notre lit pour nous mettre au milieu de leur scène de ménage voulant qu’on prenne partie pour l’un ou l’autre, nous tirant chacun d’un côté, de l’autre. Comment pouvions nous sortir d’une telle situation? Cela durait, durait…

Mais le pire, c’est quand le vieux nous attendait pour l’aider à remonter la vieille femme, tombée par terre dans la cave, ivre morte. Heureusement, il n’y avait que quelques marches!! Je me souviens vaguement d’une pièce noire mais j’ai surtout la vision de cette femme par terre! Le vieil homme la prenait par dessous les aisselles tandis que ma soeur et moi attrapions chacune un pied. Et après l’avoir remontée, il fallait encore la soulever pour la ficher sur son lit. Quel Calvaire!
Des bribes me reviennent et des détails d’un quotidien atroce comme quand cette femme nous avait laissées dans notre vomi, au lit alors que nous étions malades…Ce jour là, un homme était venu, je ne sais pas qui c’était. Je les revois face à face en train de parler dans la cuisine et la nourrice avait l’air terrorisé. Je ne sais pas ce qui s’est dit ce jour là, j’aurais aimé le savoir mais je n’ai jamais osé poser la question. Toujours est-il que c’est le soir même que notre père est venu nous chercher. Nous étions au lit: tous! Il faisait déjà nuit quand quelqu’un a sonné à la porte. Je revois la nourrice titubante marcher dans le grand couloir pour aller ouvrir: C’était mon Père. Sans doute avait-il su, je ne sais comment que nous étions très mal chez cette femme.

C’était une joie de retrouver notre maison.
J’avais deux endroits préférés qui se trouvaient d’un côté et de l’autre de la maison: l’un était une sorte d’abri dont les murs étaient décorés de haricots secs ornementés.
C’était magnifique. On y voyait des sortes de tiges colorées de toutes les couleurs. Le tout formait un ensemble serré et homogène. J’adorais me mettre sous cette tonnelle où l’été, il faisait frais… Quel bon souvenir! L’autre côté, il y avait toute une partie de ce grand jardin qui était boisé. Il y avait des bouleaux, et d’autres arbres dont le feuillage dense formait de l’ombre et dégageait des senteurs si odorantes qu’on avait l’impression d’y respirer plus pleinement encore. L’été on y tendait le linge à sécher.

Toute jeune, je faisais la lessive et j’adorais cela. Juste devant la maison, il y avait un robinet d’eau relié au puits du jardin. J’y lavais le linge et mon grand plaisir était d’aller le tendre dans le petit bois. Je savais qu’ainsi tout sécherait et sentirait bon le jardin…!

Mon père nous prenait tous les week-end, et toutes les vacances.

Là, était mon bonheur.

J’adorais mon père, sans me demander pourquoi ma soeur et moi étions ballotées, d’un côté de l’autre. Pour moi, ma mère nous avait abandonnées. C’était tout. Je l’ai vue quelquefois mais je n’en ai gardé que de mauvais souvenirs, douloureux et 60 ans après je n’arrive toujours pas à en parler sereinement et même coucher sur le papier son souvenir m’est difficile même si je sais qu’il le faudra si je veux que l’on comprenne mon histoire.

Malheureusement ce bonheur ne dura pas et mon père dut retrouver une nourrice.

La suivante était une femme déjà vieille qui vivait dans une petite maison de deux pièces avec une cuisine et une chambre assez grande. Cette femme était brave et son intérieur n’était pas sale. Elle partageait une grande cour avec sa fille, qui avaient de nombreux enfants.

Immédiatement nous nous sommes senties des intruses bien que ma soeur était mieux acceptée car il y avait parmi les enfants une petite fille de son âge. Cela l’arrangeait un peu car elle me reprochait d’être la préférée de mon père. Dans ce petit monde fermé, je n’avais pas beaucoup d’endroit où me mettre et je cherchais le petit coin où je ne gênerais personne, ou plus exactement celui où on ne me verrait pas!Nous ne subissions aucune maltraitance seulement des humiliations… Je me sentais bien malheureuse et j’attendais le week-end avec impatience pour retrouver mon père.

Un jour d’été que nous étions chez mon Père, nous vîmes arriver un des petits-fils, en vélo avec une remorque. C’était notre petit paquet de linge, et notre petit lit, celui où ma soeur avait fait pipi des centaines et des centaines de fois. Voila … on ne voulait plus de nous!

Mon pauvre papa qui devait se mettre une nouvelle fois à la recherche d’une nourrice.

C’était aussi une brave femme qui vivait dans un pavillon avec une salle à manger et deux chambres. Mais il fallait partager l’espace avec dix personnes: tout d’abord le couple avec leurs quatre enfants puis plus tard avec deux autres petits enfants. Cette femme était débordée et nous sommes devenues encore les deux intruses!

Celles de trop!! Celles qui avaient tort, toujours bonnes à rien. Mais après quelques  temps, le père, un brave homme, qui venait d’être à le retraite, est tombé gravement malade d’un cancer de la gorge. L’ambiance a changé et irrémédiablement ce monsieur est parti pour l’éternité. Notre nourrice avait un énorme chagrin.  Tant de choses que je ne connaissais pas …

Quand les vacances sont arrivées, il a fallu trouver une autre nourrice. Nous nous sommes retrouvées chez une petite vieille, qui habitait dans un garage aménagé. C’était propre et bien rangé mais cette pauvre femme vivait dans une grande misère. Elle ne pouvait guère nous donner mieux à manger que les haricots secs du jardin. Nous avions droit à une poire si nous faisions la lessive. Je me souviens que ma soeur ne voulait rien faire et je partageais avec elle la poire que j’avais mérité et pas elle!

Je ne sais pas ce qui s’est passé mais papa en a eu assez et nous a mises en pension.

La pension… ce fut pour moi, presque un paradis: Je revois toujours ces rangées de lits blancs, qui semblaient impeccables, le sol en carrelage toujours nickel!! Mais surtout c’était pareil pour tout le monde, nous étions toutes des pensionnaires, traitées de la même façon, sans privilège, des enfants à garder, à élever, à éduquer.

Bien sûr on exigeait de nous une certaine discipline, mais comme avant il n’y avait rien d’autre que le droit de se taire, ces nouvelles contraintes nous semblaient bien légères!

Après être sortie du pensionnat, je suis allée pendant trois mois dans la

maison de campagne, entourée de ce joli jardin où j’y ai retrouvé mes copines

de classe. Pour nous faire quelque argent nous allions « aux patates » ramasser les pommes de terre après le passage de la charrue. On devait remplir des sacs payés aux nombres de sacs. Il fallait partir tôt le matin car l’après-midi il faisait trop chaud!! Si nous étions encore un peu vaillantes nous faisions le caddy au golf qui se trouvait dans le village. C’était des kilomètres à pieds à tirer le caddy, c’était exténuant…. Mais le soir nous étions ravies d’empocher le fruit de notre labeur. Bien sûr nous ne faisions pas cela tous les jours, les autre jours nous partions en vélo, en balade dans cette belle campagne pendant des kilomètres sans rien lâcher!

La fin de l’année arriva et il me tardait d’aller vivre avec mon père à Paris…

J’étais remplie d’un bohneur plein d’espoir mais la triste réalité s’abattit sur moi.

Comme un chêne vert promis à déployer une belle frondaison, voit fondre un fou passant par là, armé d’une tronçonneuse qui massacrerait le bel arbre, le réduisant à un tronc misérable et tronqué. Cet arbre, ce fut moi.

Papa, mon papa, celui que j’appelais mon deuxième Dieu m’a fait chuter dans les braises noires de l’enfer quand je rêvais du paradis.

Comment a t-il pu, lui, mon papa, nous faire venir à Paris dans cette rue immonde, sale, flanquée d’immeubles où noir et gris se confondaient, entre escalier, couloirs et murs, tout n’était que couleur poussière. Et quand après notre lente montée, dans cet horrible tour de sept étages, nous arrivâmes sur le palier prêts à franchir la porte de ce qui serait désormais « chez nous »… mon père ouvrit et je découvris une pièce minuscule, avec deux lits de camp au tissu passé, moitié rouge et moitié gris, un oreiller…

Et le pire était encore à venir, l’infernale douleur venait de la pièce à côté où mon père vivait avec elle, ma mère. Là, ce n’était pas la poussière, ou bien si! Celle collée par les années d’absence totale de ménage où personne n’avait jamais jamais jamais fait le ménage: c’était un lieu d’immondices.

conclusion

 

Je ne peux m’empêcher de voir le jour de ma naissance comme un mauvais sort du destin lié à ma mère. C’est à cause d’elle que mon enfance fut une période sombre et c’est aussi sa disparition qui, après avoir retrouvé le bonheur auquel je ne croyais pas prétendre, m’enferma de nouveau dans les méandres de sa noirceur…

J’ai souffert et je souffre encore de n’avoir pas savouré ma mère, d’en avoir subi tant de maltraitance, sans que j’en comprenne les raisons profondes. Je souffre de savoir que cette interrogation suprême ne sera jamais levée, de ne jamais plus connaître sa vérité à elle.

Car je sais que je serai délivrée si j’avais des réponses qui fermeraient à jamais le gouffre de haine qu’elle a laissé béant sous mes pieds.

Je ne sais si j’aurais pu lui pardonner, si je lui pardonne vraiment et j’avoue que je ne sais pas si ces doutes sont un début de pardon… Je crains bien que non. Il faudrait tellement de lignes pour faire l’analyse complète de ce qu’il reste dans un petit coin de ma tête. Pourtant je suis certaine que là est ma délivrance!!

Tous les pourquois tournent dans ma tête depuis toujours avec plus ou moins de force et m’empêchent de savourer la vie qui a été pourtant si belle.

Car malgré tout, malgré tous mes tourments, j’ai vécu de si beaux instants qu’il m’est interdit de penser que ma vie ne fut pas heureuse.

Finalement j’ai été assez forte pour supporter toutes ces épreuves et il y a des situations pire encore car j’ai été très chanceuse d’avoir un mari si patient qui jamais n’a baissé les bras, jamais ne m’a abandonné. Il m’a toujours aimé comme au premier jour même dans la tourmente et m’a apporté de merveilleux souvenirs qui m’aident à tenir bon. J’ai eu le bonheur immense d’avoir trois beaux et gentils enfants qui à leur tour m’ont comblée de joie en me donnant des petits-enfants, m’apportant tendresse et affection.

Ce livre a été un chemin difficile, m’obligeant à me remémorer des évènements qui ont bouleversé mon existence, qui sont toujours aussi douloureux à revivre. Mais il est aussi une occasion pour moi d’apporter à mes enfants plus de clarté dans mon histoire, et de dire et redire combien je les aime.

Enfin c’est rendre hommage à mon mari, indéfectible amour, sans qui je n’aurai pas pu survivre.

Merci

 

 

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